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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 17:54

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/eb/Com%C3%A9die_Fran%C3%A7aise_colonnes.jpg/1280px-Com%C3%A9die_Fran%C3%A7aise_colonnes.jpg

 

Dans le numéro du 15 janvier 1915 de la Revue des deux mondes, le journaliste et critique de théâtre, René Doumic, par ailleurs académicien, consacre un article à la réouverture des théâtres qui étaient restés fermés depuis août 1914.

Après le constat de départ et un discours très convenu sur les raisons morales de cette suspension, et avant un très très long exposé sur les vertus du théâtre de Corneille, il nous livre les difficultés matérielles auxquelles les théâtres furent, en réalité, confrontés avant de conclure sur des signes d'espoir.

 

" La déclaration de guerre avait eu pour effet immédiat de fermer les quelques scènes parisiennes qui continuent à donner des représentations en été. Depuis lors, la guerre s'est prolongée, beaucoup de ceux qui avaient quitté Paris y sont rentrés, tout le monde a fait un louable effort pour reprendre, dans la mesure du possible, son activité ordinaire. Les théâtres ont été autorisés à rouvrir, sous le contrôle de deux ou trois censeurs. Ils ont été à peu près unanimes à ne faire de la permission qui leur été octroyée aucun usage. Ni le Vaudeville, ni le Gymnase, ni aucun des théâtres de genre classés n'en ont profité. Des deux théâtres de déclamation subventionnés, seule la Comédie-Française a, non pas ouvert, mais entr'ouvert ses portes. Ici ou là on annonce une série de représentations sans lendemain. Ailleurs, on organise des matinées dites nationales, avec récitations et allocutions patriotiques. Ailleurs, on donne, au bénéfice de quelque oeuvre de secours militaire ou d'assistance sociale, des spectacles coupés. En somme, un minimum de vie théâtrale. Et c'est encore un des aspects particuliers à cette guerre qui ne ressemble à aucune autre (...): pour la première fois nous assistons au chomâge à peu près complet de nos théâtres.


Suit alors l'exposé des causes morales, puis

 

D'autre part, le théâtre est étroitement dépendant des sujétions matérielles. La moindre représentation exige non seulement une troupe d'acteurs exercés, mais tout un bataillon de comparses, figurans (sic), machinistes, accessoiristes, électriciens. La plupart ont été mobilisés: il ne reste que des équipes désorganisées, réduites aux élémens (sic) les moins jeunes et les moins actifs. Avec le développement qu'a pris la mise en scène, depuis quelques temps, l'industrie du théâtre est devenue très coûteuse, et chaque soirée entraîne des frais considérables: le directeur ne se soucie pas d'engager des dépenses qu'il n'est nullement assuré de couvrir. Quant aux spectateurs, dont les revenus sont diminués, et qui ont déjà beaucoup de peine à faire face aux dépenses de première nécessité, ils hésitent à grever encore leur budget, en y ajoutant des dépenses de luxe; et on sait quels prix, d'ailleurs insensés, avaient atteints aux dernières nouvelles les places de théâtre. Ajoutez que, le soir, les rues sont à peine éclairées et les moyens de communication font complètement défaut. Les autobus sont partis, pour servir au ravitaillement des troupes; il paraît même qu'ils s'acquittent de cette fonction à ravir et qu'ils y ont trouvé l'emploi qui leur convient le mieux. Les taxis-autos ont été, pour la plupart, réquisitionnés. Les fiacres eux-mêmes manquent de chevaux. Ni tramways ni métro ne marchent à l'heure de sortie des théâtres. Plutôt que de traverser, à pied, un Paris plongé dans l'obscurité, on préfère rester chez soi. C'est pourquoi tout se réduit à quelques matinées où le public, - qui s'y presse, - est composé, en majeure partie de jeunes gens. Dans ces matinées, - je songe surtout à celles de la Comédie-Française, - les seules pièces qu'on se soit aventuré à donner sont celles qui, du Cid à la Fille de Roland, représentent chez nous la tradition du drame héroïque. On les a écoutées avec ferveur, on les a acclamées. Les vieux chefs-d'oeuvre ont été au coeur des Français d'aujourd'hui, qui y reconnaissaient leurs propres sentimens (sic): le spectacle étant dans la salle, autant que sur la scène.


(...)


Les théâtres devront-ils en rester là ? Je ne le crois pas. On nous a déjà fait savoir que le gouvernement s'est préoccupé d'assigner à M. Albert Carré un poste qui lui permît de concilier son devoir militaire avec l'administration de la Comédie-Française. (...) Il est nécessaire en effet de donner aux esprits un peu de détente. (...) Puisque nous avons encore devant nous de longs jours d'épreuves et puisqu'il nous faut faire provision de courage et de patience, le meilleur moyen n'est-il pas d'offrir à l'imagination quelque aliment ? Le besoin s'en fait sentir dans toutes les classes sociales et plus particulièrement dans le peuple. Pourquoi n'organiserait-on pas pour lui des représentations à bon marché ?Nous en profiterions tous. Le théâtre est devenu trop dépendant des luxueuses mises en scène; il s'encombre et s'embarrasse de toute sorte d'accessoires inutiles qui entravent sa marche: qu'il revienne au système d'antan, qui était le bon: quatre fauteuils sous un lustre. L'hiver dernier, un petit théâtre, ayant résolument rompu avec tout l'aria de la mise en scène moderne, et remplacé les décors coûteux par une toile de fond, de sujet vague et de couleur neutre, tout Paris courut à la salle du Vieux-Colombier. Que des troupes de bonne volonté s'improvisent, qu'elles remplacent tout ce qui leur manquera par beaucoup de cordialité: je ne prédis par seulement le succès, je leur donne l'assurance qu'elles nous rendront de grands services. Elles contribueront à soutenir notre moral.

 

Enfin, il appelle à jouer des pièces autre qu'héroïques: Molière, Regnard, Beaumarchais, Emile Augier, avant de terminer par l'inévitable couplet patriotique.

 

Raviver notre tradition littéraire, c'est encore faire oeuvre de défense nationale. Car cela aussi l'ennemi l'a attaqué et menacé de destruction. Et c'est aussi pour nous conserver cette partie du patrimoine sacré que se battent nos soldats ".

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Published by instantdinstants - dans Les insolites
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